Astuces

Cet article indique les procédés que j’ai été amené à mettre en oeuvre pour parer aux limitations propres à mon clavicorde lié et jouer malgré tout les pièces du répertoire en dépit de ces limitations.

Il faut tenir compte du fait que le rapport au texte musical est différent à l’époque qui nous intéresse ici (renaissance et premier baroque) de ce qu’ils sera plus tard, depuis l’époque classique. Il n’est pas attendu du musicien qu’il rende le texte écrit de manière exacte, mais qu’il en restitue la vie propre et l’anime par les moyens propres à l’instrument. Cela faisait partie du travail de l’instrumentiste d’adapter le texte musical pour le rendre jouable à l’instrument.

Toutefois, cela est vrai dans certaines limites. Ai-je, dans mes exécutions, excédé ces limites? A vous d’en juger. Si vous trouvez que ces adaptations, rendues nécessaires par les caractéristiques propres au type d’instrument utilisé, dépassent ce qui est acceptable, voire rendent une pièce méconnaissable, faites-le-moi savoir! Mais attention: pour cela, jugez-en par l’écoute, non pas par le simple aspect visuel donné par les exemples ci-après. Ce que vous verrez dans ces exemples pourrait bien vous sembler rédhibitoire au vu des transformations qu’il a fallu faire subir au texte musical écrit, tandis qu’à l’écoute, cela pourrait parfaitement passer ou ne faire qu’une différence imperceptible.

Quelles sont ces limitations propres à l’instrument, et qu’il s’agit de pallier par des tournures appropriées? Il s’agit des problèmes liés : 1/ à l’octave courte; 2/ à l’accord mésotonique; 3/ aux secondes majeures ou mineures non jouables simultanément; enfin 4/ aux questions de tessiture de l’instrument.

1/ problème de l’octave courte (voir définition sous la rubrique « L’instrument »,  » Présentation de l’instrument », la vidéo et le paragraphe sur l’octave courte) : sur mon clavicorde,comme sur beaucoup d’instruments de l’époque, il n’est pas possible de jouer les notes do dièse, mi b, fa dièse juste en dessous de la clé de fa, ni le sol dièse sur la ligne inférieure de cette clé. Mais comme il existait à l’époque aussi des instruments avec l’octave grave complète (ou en tous cas avec le fa dièse et le sol dièse), il existe certaines pièces où ces notes figurent. C’est le cas dans la « Lamentation » de Froberger que vous pouvez entendre sous la rubrique « Enregistrements commentés »:

2/ en principe on ne devrait pas utiliser la touche sol dièse pour jouer un la bémol; ni la touche mi bémol pour jouer un ré dièse (cela sonne faux). Vous l’aurez bien compris si vous avez vu les vidéos sur les questions d’accord (sous la rubrique « L’instrument »). Mais il peut y avoir de (rares) exceptions justifiées. Il y a deux tels cas dans la pièce de Byrd « Ut re mi fa sol la » que vous pouvez entendre sous la rubrique « Enregistrements commentés ». Je renvoie au commentaire détaillé qui accompagne l’enregistrement de cette pièce.

3/ la difficulté majeure réside dans le fait que, mon clavicorde étant lié par groupe de trois dans tout le registre médian, il n’est pas possible de jouer simultanément (par exemple) fa et sol, ni ré et mi. Cela oblige assez souvent à interrompre une note (dans l’exemple ci-après le sol) pour pouvoir jouer une figuration comportant un fa. Ainsi dans l’exemple suivant (Toccata de Merulo, voir « Enregistrements commentés »)

Voici plusieurs exemples dans les variations Romanesca de Frescobaldi. Dans la var. 3:

Dans la var. 6:

Dans les var. 8 et 9:

Bien souvent, on doit modifier un ornement pour rendre le texte jouable, ainsi dans la Ricercada de Marc’Antonio:

Ou plus encore, à la mes.13 du Recercare quarto de Girolamo Cavazzoni, où il faut à la fois raccourcir la note de levée introduisant le second thème à l’alto (ce qui est admissible, une note de levée pouvant souvent être jouée ainsi, c-à-d piquée, raccourcie de la moitié de sa valeur), et modifier un ornement au ténor:

Il peut arriver que, ayant dû interrompre une note (p.ex.sol) pour laisser jouer une figuration à une autre voix comportant p.ex. le fa, on puisse après avoir joué ce fa, reprendre la note sol qui aurait dû être tenue tout ce temps (trouverez-vous d’où c’est extrait?):

Dans un cas, pour rendre une pièce jouable sur mon instrument (Tento do setimo tom de Coelho), il a fallu la transposer entièrement, car la deuxième voix intervient sur sol alors que la première tient un fa, ce qui introduit un intervalle de seconde impossible à jouer sur mon clavicorde. J’aurais dû renoncer purement et simplement à la jouer si je ne l’avais pas entièrement transposée à la quarte supérieure (ou en partie à la quinte inférieure), de sorte que la seconde incriminée se joue sur si b – do, ce qui est jouable sur mon instrument:

4/ Les questions de tessiture poseront des problèmes délicats (ou peut-être insolubles) si je m’essaie aux ricercari du recueil de 1523 de Marc’Antonio, ou encore à ceux de Claudio Veggio.
Jusqu’ici, je n’ai eu qu’un cas, justement pour la pièce de Coelho dont il vient d’être question, c’est à dire que j’ai dû jouer tout un passage peu avant la fin une octave plus bas, en d’autres termes le transposer non pas à la quarte supérieure mais à la quinte inférieure (ce qui d’ailleurs me semble favorable pour la manière d’amener la conclusion):