Récit II : apprivoiser un clavicorde lié

Rédigé fin juillet 2011
Après avoir évoqué l’histoire de la fabrication de mon clavicorde (Récit I, écrit fin 2010), j’en viens aux événements qui ont suivi le retour chez moi avec le nouvel instrument.
Depuis lors, j’ai continué à en jouer, et à faire des enregistrements de pièces de musique du répertoire approprié à ce clavicorde lié (chaque mois un ou plusieurs). Et je pense continuer ainsi un bon bout de temps.
Pourquoi ai-je continué ? Qu’est-ce qui a créé un tel lien à cet instrument ?
C’est qu’il s’est produit, pour moi, deux miracles. Ou si vous n’aimez pas trop ce mot, vous pouvez le remplacer en disant que j’ai eu une chance extraordinaire.
Le premier de ces miracles, c’est que j’ai réussi à scier la claviature (la planche dans laquelle est taillé le clavier) sans avoir scié en travers et détruit aucune des touches. Après coup, cela m’impressionne, me créé un froid dans le dos rétrospectif. Il aurait suffi d’un geste un peu intempestif pour tout f… en l’air ! Bien sûr c’est dû avant tout aux paroles ailées du Maître et de la manière dont il m’a montré le (Le) geste tournant grâce auquel on suit les courbures prévues par le plan.
Et croirez-vous que c’est plus facile dans les parties où il faut couper tout droit ? Détrompez-vous, c’est plutôt le contraire ! Tu te dis tout le temps : mais pourquoi est-ce que j’ondule sans arrêt ? Pourtant je n’ai pas bu. Si tu es trop hésitant, tu fais sans cesse des petits dépassages à droite ou à gauche ; et si tu es trop sûr de toi et que tu fonces tout droit, n’es-ce pas justement là que tu risques de tout scier de travers ?
Le maître me dit : bon, rassure-toi, tout cela passera au ponçage ; mais enfin il ne faudrait pas trop avoir à poncer ! Et s’il a fallu un peu trop poncer entre les touches, il dit : cela, c’est historique (puisque l’obsession des amateurs de claviers anciens, c’est que ce soit historique).
Mais enfin c’est fait, le premier miracle a eu lieu.
Le deuxième je vais vous le raconter : c’est le fait d’avoir choisi à mon retour de travailler aux variations Romanesca de Frescobaldi et d’avoir mené à bien ce travail jusqu’à (inclus) l’enregistrement. Vous comprendrez plus loin pourquoi c’est une sorte de miracle. Mais d’abord, je voudrais vous raconter comment cela s’est passé à mon retour.
Au début, ce n’était pas vraiment la joie, parce qu’il a fallu d’abord mener à bien le travail sur les tangentes, c’est-à-dire les courber de telle manière qu’elles touchent les cordes au bon endroit. Bon endroit déterminé de manière que les écarts entre points de contacts des tangentes jouant sur la même paire de cordes, forment un intervalle qui s’intègre à l’accord (en l’occurrence mésotonique) que tu veux réaliser.
Ce travail sur les tangentes m’a beaucoup occupé dans les semaines qui ont suivi mon retour. C’était la première étape, nécessaire, de l’apprivoisement du clavicorde, ou, dit autrement, de mon appropriation de l’instrument. Il a fallu s’y reprendre à de nombreuses reprises, et c’était parfois décourageant. Je n’ai commencé à pouvoir jouer valablement qu’une fois ce problème résolu.
Ce qui ne m’a pas empêché de faire, dès le début, toutes sortes d’essais.
Je n’ai pas tardé à constater que la préparation que j’avais faite dans les mois qui ont précédé le cours, en travaillant des tientos de Cabezon (ceux publiés en tablature d’orgue de l’époque par son fils Hernando dans un recueil imprimé que je mentionne sous le nom d’« Obras », premier mot du titre) ne m’était pas immédiatement utile. Cette musique me posait trop de problèmes d’exécution (notamment pour soutenir les sons) en plus de tous les problèmes que j’avais à régler pour apprendre à utiliser mon instrument.
Je me suis alors rappelé qu’au tout début de mes leçons de clavecin, la personne qui m’enseignait (Nicole Hostettler) m’avait fait travailler des variations de Frescobaldi (celles sur l’air également traité par Sweelinck sous le nom de « More palatino »).
Cela m’a donné l’idée de sortir le cahier (premier livre des toccate e partite) et je l’ai parcouru à l’instrument. Et en essayant la première des variations Romanesca, j’ai été réjoui de constater que j’arrivais bien à faire sonner sur l’instrument ces premiers accords – c’était ce qui me réussissait le mieux. J’ai donc persévéré. Et ainsi, pendant les deux mois qui ont suivi mon retour du cours de Rostock, j’ai continué à travailler ces quatorze extraordinaires variations. Puis, vers Nouvel-an, j’ai fait l’essai de les enregistrer.
Je m’étais procuré dans le courant de 2009 un bon matériel pour cela. J’avais demandé conseil à un ami ingénieur du son travaillant pour la radio, je m’étais fait prêter différents micros… et finalement la meilleure solution – en tous cas au niveau d’amateur qui est le mien – a été de me procurer un excellent enregistreur stéréo chinois (donc pas trop cher, le H4n) qui m’a donné de grandes satisfactions lors d’enregistrement de pièces de clavecin.
J’ai donc testé la meilleure manière de l’utiliser pour l’enregistrement au clavicorde. Après plusieurs essais (où j’ai d’ailleurs été aidé à ce sujet par des conseils figurant sur un blog dont malheureusement, lors de mes peu systématiques pérégrinations informatiques, je n’ai pas noté la référence et que je ne retrouve plus), j’ai trouvé que la manière de faire la plus satisfaisante consistait à placer l’enregistreur à proximité de la table d’harmonie (mais pas directement au-dessus), à 1 ou 2 cm de l’extrémité droite de l’instrument, avec l’un des deux micros visant l’extrémité du chevalet la plus proche de l’exécutant, l’autre étant dirigé contre le couvercle sur lequel le son se répercute. C’est d’ailleurs en se plaçant à cet endroit que l’on entend le mieux le son de l’instrument, le front presque appuyé contre le bord ; en fait, étonnamment, l’exécutant lui-même n’est pas le mieux placé pour entendre ce qu’il fait ! D’où, entre autres, l’utilité de l’enregistrement.
Finalement, j’ai donc procédé à l’enregistrement en jouant plusieurs fois de suite chaque variation, puis j’en ai fait un montage des meilleurs passages (en utilisant le logiciel Sound Forge de Sony).
Bon, alors où est votre « 2ème miracle » ? Que je sois ainsi arrivé au bout du travail sur cette pièce ? Que le résultat ait plu à plusieurs personnes ? Oui, bien sûr, cela m’a beaucoup réjoui. Mais ce n’est pas le plus important.
Non, en fait, le miracle c’est qu’à l’occasion du travail sur cette pièce vraiment extraordinaire, et grâce à l’enregistrement, j’ai pris conscience de l’instrument, découvert son timbre (cela, comme je vous l’ai dit lors de la précédente page de journal, a été pour moi une vraie surprise, à laquelle j’étais loin de m’attendre, en particulier une certaine ressemblance du son avec celui d’une guitare ou d’une mandoline). C’est aussi le fait que grâce à cela j’ai pris conscience, d’une manière qui n’aurait pas été possible sans l’enregistrement, de mon toucher sur cet instrument. Bien sentir ce qui se passe au moment de l’amorce du son, comment cela « mord », et aussi ce qui se passe entre les attaques, ce que j’appelle la « chair » du son, tout cela c’est l’enregistrement qui me l’a fait réaliser. Cela a été une étape nécessaire de l’apprivoisement, ou en d’autres termes de mon appropriation de l’instrument. Or tout cela, je ne pouvais pas le savoir avant de commencer. Et pourtant c’est ce qui est arrivé. C’est pourquoi je l’appelle un 2ème (petit) miracle.
Ces deux « miracles » m’ont en quelque sorte obligé à continuer. C’est comme si j’avais reçu un cadeau extraordinaire, ce qui me créait une sorte de dette (envers qui ?) et que je devais donc poursuivre. Le fait qu’en plus de tout cela l’instrument lui-même, en tant qu’objet, est extrêmement beau, y a également contribué.
Par ailleurs, dans les années 90, époque où je m’étais procuré mon clavecin, je me suis familiarisé avec le répertoire de musique pour clavier antérieure à Bach. Je me suis beaucoup documenté, ai beaucoup fréquenté les bibliothèques (et les photocopieuses…), ai fait venir des partitions de bibliothèques étrangères. Et il faut penser qu’à cette lointaine époque je ne savais pas me connecter à internet et que ce n’était pas si commode que maintenant ! c’était peu après l’invention de la roue, rappelez-vous…
Je me suis ainsi, tout au cours de ces années, constitué mon anthologie personnelle (qui tient en une trentaine de classeurs A-4 oblongs ; ce chiffre ne doit pas vous étonner, car le domaine est extrêmement vaste, à un point que vous ne pouvez pas imaginer avant de commencer à explorer).
Et maintenant je puis reparcourir cette anthologie pour y choisir les pièces appropriées à jouer au clavicorde. Ce qui ne va pas toujours de soi, car certaines pièces ne s’y prêtent pas à cause des limitations propres à l’instrument, ou bien alors il faut y faire des modifications plus ou moins importantes pour les rendre jouables (vous trouverez des détails à ce sujet dans la rubrique L’instrument, sous le titre « Astuces »).
C’est ainsi que j’ai repris, d’abord (en janvier) le premier des « tentos » de Coelho, puis en février la fantaisie sur l’hexacorde de Byrd – deux pièces qui sont, de manière différentes, en relation avec des souvenirs qui comptent pour moi, et en particulier avec deux séjours dans le sud de la France, l’un dans la région d’Uzès, l’autre à Cotignac.
L’événement important du printemps a été le fait que mon ami Christophe, qui est maintenant administrateur et expert technique de ce blog, m’a dit : « tu devrais ouvrir un blog ». En fait, il a mis au point un site informatique pour sa femme – laquelle a développé une activité artisanale très intéressante (bijoux, poteries, chapeaux…), en plus du fait de jouer du violon, entre autres avec moi au piano – et avec lui je joue du piano à quatre mains, et je l’accompagne par ailleurs dans des pièces de Piazzola qu’il joue au bandonéon ! C’est d’ailleurs pour moi une chance extraordinaire de fréquenter ces amis, qui ont une grande génération de moins que moi.
Donc – pour revenir à l’histoire de ce blog – c’est de lui qu’est venue l’impulsion. Je leur faisais entendre mes productions et je les commentais, et c’est ainsi qu’il a pensé que je pouvais faire de cela quelque chose d’intéressant pour d’autres et susceptible d’être la base d’échanges. Et il fait pour moi le travail de mise en place de ce blog, un gros travail, dont je serais bien incapable et dont je le remercie encore ici.
Tout cela a joué un rôle dans la représentation que je me suis faite de mon activité d’enregistrement et de montage. Du fait que Christophe fait pour moi ce travail de mise en place du blog pour que je puisse ensuite y disposer le contenu, de même qu’il avait mis en place le site d’Annick pour qu’elle puisse y montrer ses bijoux et ses autres productions artisanales (voir le site http://www.le-objet.ch), j’ai en quelque sorte identifié mon activité d’enregistrement musical et de montage à l’activité artisanale d’Annick ; je l’ai prise comme modèle.
Ainsi, lorsque je fais ce travail de montage sur les enregistrements, choisissant les meilleurs passages pour écarter les fausses notes ou les passages plus faibles, je me vois comme l’artisan qui apporte à un bijou ses dernières touches, le polit pour le présenter sous son meilleur aspect, etc.
Cette idée apporte une touche déculpabilisante. Pourquoi ? est-ce que je me sentirais en faute ? Dans un certain sens oui, parce que je ne puis m’empêcher de me dire que c’est triché : je montre une pièce jouée certes à mon idée, mais sans fausses notes et aussi parfaitement que possible, alors que dans la réalité je ne pourrais éviter quelques défaillances, fausses notes ou bien je devrais me reprendre, etc. En effet je n’ai pas la sécurité d’un musicien professionnel. Par ailleurs, jouer devant un micro crée une tension qui est elle-même source possible de défaillances techniques ; il est utile de pouvoir se dire qu’on se fiche des fausses notes, puisque je le joue plusieurs fois j’aurai du matériel pour les corriger lors du montage.
Il faut dire que ce sont des moments plutôt désagréables, aussi bien le moment de jouer devant une machine, que le temps de la réécoute et du montage. Ce dernier travail demande d’ailleurs une énorme patience. Et pourquoi faire tout cela, si c’est plutôt pénible ? Parce qu’il faut passer par là pour que le travail sur les pièces de musique passe plus loin, devienne quelque chose, éventuellement source de plaisir, pour d’autres, ou pour toi à un autre moment dans le futur. Et pour que les merveilles que je perçois dans les oeuvres que j’aime puissent devenir l’occasion d’un échange.
Et il y a aussi le fait que je ne puis m’empêcher de me demander: est-ce que tu ne fais pas de la concurrence déloyale aux musiciens professionnels, qui doivent gagner leur vie avec leur activité musicale? Bien sûr, je n’attends aucune avantage financier de cette activité. Et surtout, je ne crois pas que le fait d’entendre sur ce blog mes productions soit de nature à détourner les gens d’assister à des concerts ou de se procurer les disques des musiciens professionnels. Je pense au contraire que si quelqu’un, à l’occasion de le visite de ce blog, se découvre un intérêt pour les musiques de ce répertoire, il ira de ce fait plus volontiers à des concerts de musique ancienne ou s’intéressera d’autant plus aux disques des musiciens professionnels.
Malgré toutes ces considérations, je n’arrive pas entièrement à écarter l’idée que c’est triché, parce que tu ne donnes pas une exécution sur le vif avec la prise de risque que cela comporte. C’est pourquoi je trouve un soulagement à me dire que la seule chose qui compte c’est le produit fini, comme c’est le cas pour un produit artisanal, et que ce que tu as fait pour obtenir ce résultat n’a pas à être jugé. C’est de toute manière autre chose, une autre activité que de jouer en public.
Mais tout cela explique pourquoi fait de m’appuyer sur le modèle qu’a représenté pour moi l’activité d’Annick, m’a été bénéfique.
Entre-temps, en mars, est venu le travail sur des pièces de Cabezon. En fait la reprise de ce travail, parce que j’avais à l’époque beaucoup joué ces pièces au clavecin, pièces parmi lesquelles certaines comptent énormément pour moi, particulièrement le Tiento del octavo (ainsi qu’il est nommé dans les « Obras »), une des plus belles pièces de musique que je connaisse.
Puis, en avril, c’était le travail sur le recercare quarto de Cavazzoni fils (voir mon commentaire de cette pièce dans la catégorie « Enregistrements et commentaires »). Ma tentative d’il y a une quinzaine d’années d’aborder cette pièce au clavecin et de l’apporter à ma prof avait été un échec cuisant ; elle trouvait que je n’arrivais pas du tout à faire entendre la polyphonie, que ce n’était pas la peine de continuer et que de toute façon c’était une pièce d’orgue et point. Elle trouvait en général que seul l’orgue convient pour jouer des pièces de style fugué de cette époque. Evidemment je n’étais pas d’accord avec cela, et je le suis encore moins maintenant.
En mai, c’était la tentative (réussie ou non ? mais pour moi vraiment passionnante) de faire quelque chose de la merveilleuse toccata de Merulo – celle que Willy Appel reproduit intégralement et commente dans son excellent ouvrage de vulgarisation « Masters of the Keyboard » en évoquant ses « somptueuses structures de piliers, surfaces et lignes sonores ». J’espère que mon commentaire sur ce blog vous intéressera, et aussi que son portrait par Annibale Caracci vous suggérera quelque chose de cet extraordinaire compositeur.
Quant aux événements plus récents (car j’essaie ici de mettre à jour le récit de manière à rejoindre l’actualité d’un journal, qui est censé ensuite se poursuivre), je dirai que pour les mois de juin et juillet, il s’est agi de préparer deux pièces de Froberger – déjà dans l’idée de montrer que l’instrument n’est pas seulement approprié pour des pièces du seizième siècle, mais qu’il peut être valable pour certaines pièces du milieu du siècle suivant – et une autre pièce de Coelho.
Je ne vais pas vous raconter ici ce qui s’est produit pour moi à l’occasion du travail sur ces trois pièces (quoique cela compte pour moi), car vous trouverez cela dans le commentaire qui accompagne leur enregistrement (voir sous « Enregistrements commentés » les articles concernant ces pièces de Froberger et de Coelho).
Et enfin, dans le courant de juillet, a commencé le vrai travail sur le blog, la mise en place des enregistrements, la rédaction de nombreux « articles » (c’est la terminologie utilisée) dont celui-ci … et voilà qu’en écrivant cela, j’ai rejoint l’actualité. Ce récit se continue donc par les « billets » de journal que vous trouverez en cliquant sur « Journal » dans la barre des menus en jaune moutarde, juste après la photo.