Ce qu’on lit, ce qu’on entend sur le clavicorde

Une « totale déception » ou un « timbre enchanteur »?

« Le clavicorde est un instrument totalement différent du clavecin. Par un certain aspect, il se rapproche du piano dans la mesure où une certaine gradation de l’intensité du son peut être obtenue par un toucher plus léger ou plus appuyé. Ces nuances sont toutefois extrêmement limitées, dans la mesure où l’étendue dynamique totale du clavicorde varie d’un pianissimo à un mezzopiano au maximum. Les personnes qui l’entendent pour la première fois risquent fort d’éprouver une totale déception, même à l’égard de leurs plus modestes attentes. Elles s’étonneront que quiconque puisse trouver du plaisir à un son aussi ténu. Il est pratiquement impossible de faire la démonstration du cavicorde devant une assemblée de quelque importance, car sa sonorité porte à peine plus qu’à une très faible distance. Ce fait rend l’instrument entièrement inapte à une exécution publique. Ce n’est qu’en en jouant soi-même qu’on en découvre les remarquables qualités. Les musiciens, du seizième au dix-huitième siècle, surtout en Allemagne, appréciaient profondément ce qu’on appelait le « beseelter Ton » – un son animé d’une vie intérieure – du clavicorde. Il n’existe pas d’autre instrument qui favorise une union aussi complète entre l’instrument et la main, entre l’oreille et l’esprit. Il n’en existe pas non plus qui récompense aussi pleinement quiconque veut bien se donner la peine d’écouter son timbre enchanteur » (Willi Apel, « Masters of the Keyboard », Harvard University Press, 1947).

Un instrument « primitif »

C’est ce que m’a dit mon beau-frère comme pour s’excuser de n’avoir eu aucun plaisir à écouter mes enregistrements au clavicorde: « Tu comprends, c’est un instrument trop primitif pour que cela puisse me plaire ». Primitif, cela me convient assez bien. Dans un sens, je suis d’accord avec ce terme: rien n’est plus simple que ce mode de production du son: la tangente qui est fichée dans la touche vient directement frapper la corde et la fait vibrer (sauf que la tangente a encore d’autres fonctions: délimiter la longueur de la part vibrante de la corde; assurer le contact doigt-corde pendant la durée du son; et enfin, abolir l’effet de l’étouffement). C’est vrai aussi que le son résultant, en plus d’être faible, est nécessairement quelque peu inégal et parfois un peu rude, et qu’il en résulte une modalité d’expression qu’il faut accepter pour y trouver du plaisir. Mais du moment qu’on les accepte, ces mêmes particularités peuvent aussi contribuer au charme de l’instrument.

Une « faiblesse conceptuelle »?

C’est ainsi qu’un physicien, frère d’une amie (et partenaire de quatre mains au piano) caractérise le principe de la production du son propre au clavicorde: l’action de l’exécutant se situant au niveau d’un noeud et non d’un ventre (au sens acoustique du terme, voir sous la rubrique « L’instrument », la page sur « Les bases harmoniques de l’accord »), le son ne peut être que très faible. Vouloir construire un instrument ayant un tel mode d’action ne peut que résulter d’une « faiblesse conceptuelle ».

Pour répondre à cela, il faut d’abord faire remarquer que la tangente détermine la part de corde vibrante, elle crée ainsi le noeud et le ventre, qui ne préexistent pas à son action.

Mais en effet la faiblesse du son résulte du fait que le point d’attaque est en même temps le noeud de vibration de la corde. C’est congénital à ce mode de production du son.

On pourrait même s’attendre à ce qu’une action au niveau du départ de la part vibrante de la corde, c’est-à-dire au lieu où l’amplitude de la vibration est nulle, ne produise pas de son du tout. Pourquoi n’est-ce pas le cas? pourquoi y a-t-il quand même un léger son? c’est parce que la percussion très douce par la tangente déplace quelque peu la corde et la met ainsi en vibration. Mais il est vrai que l’on joue sur des différences très fines. Et c’est précisément ce qui fait l’intérêt et le charme de l’instrument.

Il est donc exact que l’action au noeud de vibration ne peut produire qu’on son très faible, de l’ordre de celui que font les doigts de la main gauche sur un manche de violon sans utiliser ni archet ni pizzicato. C’est quand même un peu plus, puisque la disposition de l’instrument, en particulier le chevalet et la caisse de résonance, tout cela est construit de manière à récolter, à rendre aussi efficace que possible et à faire entendre ce son très délicat.

Donc oui pour une faiblesse congénitale, mais non pour une faiblesse conceptuelle. Car le fait de choisir de jouer sur ces différences faibles ne relève pas d’une faiblesse au niveau de la conception de l’instrument. Les amateurs de clavicorde la connaissent bien, cette faiblesse, et s’ils la choisissent, c’est parce que ce mode de production du son est le seul qui permet un contact direct de l’exécutant avec une corde qui vibre librement (à la guitare ou au clavecin, on a le contact avec la corde avant le moment où la corde est lâchée; à partir de ce moment, il n’y a plus de contact. Au piano, le contact avec la corde n’existe pas, on ne fait qu’envoyer les marteaux. Et sur les instruments à corde frottées, le son est à tout moment recréé par le frottement continu, la corde ne vibre pas librement). Ce contact direct avec la corde crée une sensation d’alliance de la main avec la matière vibrante, une sensibilité particulière dans le toucher, que l’on ne peut obtenir autrement.

En des termes plus développés, l’auteur dont je cite un extrait ci-après, ne dit pas autre chose: il appelle « aberration physique » cette particularité et « péché originel » cette faiblesse congénitale; mais il montre qu’elle peut être l’occasion d’un changement complet d’attitude (il parle de « changer de critères »). Par ailleurs, je ne suis évidemment pas d’accord avec lui lorsqu’il parle d’instrument « anachronique ». Mais je lui laisse la parole:

Le « péché originel » du clavicorde ?

« En réalité, le clavicorde est un instrument anachronique. Sa voca­tion première n’était pas strictement musicale. Il s’agira longtemps d’ailleurs d’un outil de travail, considéré comme le passage obligé d’un bon apprentissage du clavier.

Le principe d’excitation de la corde est en soi une aberration physi­que : le point d’attaque est en même temps le nœud de vibration de la corde. C’est là sans doute le péché originel du clavicorde. En effet le son produit est extrêmement complexe, pas strictement harmonique et de peu de rendement. L’accord n’est pas aisé, l’intonation difficile à contrôler dans la dynamique, le toucher demande une parfaite maîtrise pour éviter les fausses attaques. On peut se demander alors pourquoi cette fascination de tant de musiciens et de facteurs.

Il s’agit peut-être simplement de changer de critères. Si le clavicorde est peu perfectible dans l’optique contemporaine d’un son propre et bien défini, ce perfectionnisme lui-même conduit souvent à perdre de vue un élément moteur de la musique : le discours. Justement, la simplicité de fonctionnement du clavicorde favorise le jeu expressif : la corde est sous le doigt. Toutes les attaques, des plus douces aux plus gutturales, sont possibles. Ensuite, le son peut être enflé, prolongé, modulé, vibré, s’infléchir et se détendre : la parenté avec la voix est établie. Le système même d’émission du son, l’impossibilité d’une égalité de timbre, note à note, surtout dans les instruments liés, définit des registres, des formants qui sont une autre signature de la voix. Les difficultés d’intonation, elles-mêmes, deviennent un facteur de vie, comparable au souffle, au vent des orgues. Les compositeurs et les instrumentistes ne s’y sont pas trompés, qui n’ont pas tari d’éloges, relevant l’exceptionnel cantabile de cet instrument.

Cependant il faut avouer que le clavicorde est probablement un des claviers les plus difficiles à faire fonctionner correctement. Malgré une apparente simplicité de construction, les très fortes interactions entre les différents éléments imposent des contraintes importantes. Le chemin est étroit, la moindre maladresse est fatale : l’instrument est difficile à jouer, l’équilibre polyphonique est altéré. La qualité des matériaux, leur nature, leur poids ou leur épaisseur : tout intervient. Les différentes écoles ont largement joué sur ces critères afin d’obtenir un son plus solide ou plus flexible, plus dynamique ou plus profond. Contrairement d’ailleurs à ce qu’on pourrait penser, les petits instru­ments liés sont plus puissants, mais cependant moins amples que les grands clavicordes libres. D’une manière générale le volume sonore assez faible est compensé par une tension, une forte présence dans le timbre. Il suffit pour être satisfait de changer ses attitudes et ses habi­tudes. Le clavicorde est sûrement la meilleure école pour penser en profondeur une certaine éthique de la musique ancienne, nous forcer à plus d’humilité à l’égard de l’œuvre de ceux qui sont encore toujours nos maîtres. »

Emile JOBIN (repris du site « Le clavecin en France »)

Le son d’une casserole

Sur un site « Autour de la musique classique », un « mélomane inépuisable » et plein de suffisance décrit ainsi le clavicorde:

« A part ça, c’est l’instrument le plus rudimentaire qui soit : la tangeante atterrit sur une corde et selon l’emplacement de la touche sur laquelle on appuie, la distance de corde (et donc la hauteur de son) varie.

Le son est celui d’une casserole, sur beaucoup de modèles on ne peut jouer qu’une note à la fois (et jamais des accords de plus de quatre notes de toute façon), et on n’entend rien à plus de cinq mètres. Certains pianistes et même clavecinistes l’utilisent pour pouvoir s’entraîner à minuit sur un instrument acoustique. »

Quand on lui fait remarquer que Ralph Kirkpatrick a joué le « Clavier bien tempéré » de Bach sur un clavicorde et que cela ne sonne pas si mal que ça, il ne sait comment se rétracter:

« En effet, c’est bien un clavicorde, mais super évolué, parce que le son est stable et la polyphonie possible. Je me demande jusqu’à quel point ce n’est pas une reconstruction moderne d’un instrument qui n’a jamais existé à ce degré de perfectionnement.

En plus, pour une fois (!), le son n’est pas laid (sic!) en effet. »

A propos de « sur beaucoup de modèles on ne peut jouer qu’une note à la fois (et jamais des accords de plus de quatre notes de toute façon) », ce qui est complètement faux : quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas faire un accord de plus de quatre notes (a-t-il vu des instruments n’ayant que quatre paires de cordes?? ou même une seule corde?? puisqu’il dit qu’on ne peut jouer qu’une note à la fois – mais alors il ne s’agirait plus d’un clavicorde, mais d’un monocorde), il doit bien admettre:

« Ca dépend du nombre de cordes évidemment : il y a souvent plusieurs tangentes pour une seule corde, donc on ne peut pas les actionner simultanément. »

En effet. Il a compris quelque chose. Mais cela entraîne-t-il qu’on ne puisse pas jouer plus de quatre cordes à la fois, si l’instrument a plus de quatre cordes ou paires de cordes? On lui rappelle qu’il y a même des clavicordes non liés:

« Oui, si on parle des non liés absolus (puisqu’au départ il y avait une seule corde pour toute une rangée de touches !), mais il ne semble pas qu’ils aient été très répandus. »

Et pourtant s’il consultait le catalogue des instruments du musée de Leipzig, il verrait qu’ils n’étaient pas si rares que cela au XVIIIème siècle. Mais la vraie raison est en réalité qu’il tient à dire qu’on ne peut vraiment pas faire grand’chose d’un instrument tel que le clavicorde, donc – car qui veut noyer son chien l’accuse de la rage – il faut ou bien qu’il n’ait que très peu de cordes (pour pouvoir dire qu’on ne peut même pas jouer plus de quatre notes, voire plus d’une note (!), à la fois), ou bien alors qu’il s’agit d’instruments exceptionnels.

Quand on lui fait remarquer qu’il est absurde de dire que des clavecinistes l’utilisent la nuit pour ne pas déranger les voisins puisque le clavecin lui-même n’est pas très sonore, il assure:

« Non, non, j’ai réellement lu que certains s’en servaient pour avoir un instrument peu sonore d’entraînement. J’ai effectivement moi aussi trouvé ça absurde, mais le signaler donne une idée du caractère peu sonore de l’instrument. Parce que même une épinette, en appartement à minuit, ça s’entend. »

C’est bien vrai que l’on dit volontiers que le clavicorde est un instrument qu’il convient de jouer de nuit, lorsque tout est calme. Mais ce qu’il n’a pas compris, c’est que ce n’est pas pour ne pas déranger les voisins! C’est pour soi-même, au moment de la vie où le plus grand recueillement est possible. C’est tout autre chose.

Si j’ai signalé un tel étalage de bêtise d’un blogueur, vous trouverez que je lui donne trop d’importance et vous aurez raison. Mais il n’est peut-être pas inutile de connaître une opinion courante sur l’instrument qui nous intéresse.